Auteur Sujet: Le temps passe. La douleur s'efface. Pas l'amour. Jamais.  (Lu 1531 fois)

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  • Le forum d'entraide durant un deuil
Le temps passe. La douleur s'efface. Pas l'amour. Jamais.
« le: 10 Octobre 2016 à 15:35:25 »
Bientôt 2 ans que mon père est parti.  J'ai passé beaucoup de temps sur ce forum à vous lire et ça m'a  vraiment fait du bien, même si je n'y ai pas contribué. J'ai écrit aussi, dans mon journal, au fil des mois. J'avais envie de partager ça avec vous aujourd'hui. C'est son anniversaire, alors c'est un peu difficile. Mais me relire m'aide à voir le chemin parcouru, à reconnaître pleinement ce qui s'est passé, ... à me soigner tout simplement.
Donc voilà un mélange de plusieurs textes. C'est un peu répétitif/déprimant/mal orthographié parfois, mais bon... merci d'avance si vous me lisez. Je voudrais aussi vous remercier sincèrement pour tous vos témoignages sur ce forum.

Au milieu de toutes ces pages, de tous ces mots, de ce temps qui passe et efface tout, une date.

24 octobre 2014.

Le cœur de mon père cesse de battre.

Les mots s’effondrent. Les pages s’ensanglantent, se déchirent, et les lettres s’évanouissent une à une. Implacablement.

Le temps ne s’arrête pas. Même pas une seconde. Mais plus rien n’a de sens.

Juste une date. 24 octobre 2014. Et tout ce qui en découle.

Ce coup de poignard dans le cœur, qui endolorise tout. Chaque pensée, chaque souvenir laisse en son sein quelque chose de dur et de froid, qui transperce et paralyse. Cette confiance tranquille, insoupçonnée, qui s'évanouit. Cette souffrance incessante. Chaque jour, chaque nuit, chaque seconde.
Tous ces visages tristes qui perdent leur importance, tant un seul t’obsède maintenant.
Ce n’est pas comme un nouveau tournant, une page qui se tourne. Plutôt comme une page qui se déchire.

Faire semblant d’être encore vivant, alors qu’on bataille tous les jours pour exister.

Revivre sans cesse le passé. Et si j’avais su ? Et si j’avais su, ce jour-là, aurais-je pu regarder mon père, rien qu’une fois de plus, pour lui dire mes secrets et mes sombres rêveries, et l’écouter se dire, juste encore un peu, dire qu’on ne vit que deux fois, que je dois croire en moi et en l’avenir ?

Revivre sans cesse cette journée. 24 octobre 2014.
Est-ce que je lui ai dit je t’aime la dernière fois ?
Il avait dit n’hésite pas à appeler. Moi je me suis dit que je l’appellerai plus tard.
La prochaine fois qu’on se verra...
Mes parents...
Mon père est malade, mais il ne va pas mourir.
Tu vas si mal que ça ?

Pleurer. Tellement qu’on continue à compter. Pleurer tous les jours. Pleurer quand on est triste ; pleurer quand on a mal ; pleurer quand on pense à lui, ou au contraire, quand on y pense pas, quand on oublie qu’il n’est plus là. Pleurer quand on rêve de lui, mais prier de tout son cœur pour rêver encore, tant le besoin de son visage, de sa présence, est insoutenable. Pleurer au premier éclat de rire. Ça fait tellement mal de se sentir vivant parfois.


Revivre encore cette terrible journée. Revivre ce moment où j’ai l’impression d'avoir une chance sur deux d’entendre mon père décrocher. Prendre le train en larmes. Ecouter Metronomy dans la voiture. Les funérailles en souriant à tous ces gens. Colorier dans le silence un dessin plein de fleurs et de larmes. Pleurer tous les jours. Haïr chaque matin. Ouvrir la fenêtre, se rendre compte qu’il fait beau, et qu’on a cette envie, cette pulsion de vivre et se sentir vivant. Et détester ça. Parce que ça rappelle ce matin-là, un ciel ensoleillé aussi, où tu te baladais seule et en paix avec toi-même, à réaliser que tu étais vivante, que tout était possible, où tu t’étais dit que tu l’appellerais plus tard… C’est peut-être ça ma peine aussi. Peut-être que quand il fait beau et que je suis en paix avec moi-même, j’ai peur que le téléphone sonne.
Il faut continuer. Avancer. Vivre. Pourquoi faire ? Pour quoi ? On ne sait pas. Il faut, c’est tout. Il faut admettre qu’il n’y a peut-être pas de raison. Se lever. Ranger. Faire le vide. Se séparer de tous ses objets anodins, devenus soudain totems, symboles, reliques d’un autre temps, adorés comme des fétiches. Compter le temps qui passe. D’abord les semaines, puis les mois. Annoncer la nouvelle. En souriant, en pleurant, en passant. Par un silence. Ne pas le dire, parfois. Et entendre à chaque fois ma tante qui se brise et s’effondre, et mon grand-père qui étouffe sa peine. Subir les réactions, toujours inappropriées, toujours insupportables. Ils ne méritent pas de ressentir quoi que ce soit. Ma peine m’appartient. Toute la souffrance du monde ne suffit pas. Qu’ils se taisent. Qu’ils disparaissent.
Sauver les apparences et garder la tête haute. Rester droite. Ne pas fléchir sous son fardeau. Il faut continuer. Avancer. Vivre. Maudire chaque matin, mais vivre. Compter les semaines qui défilent. Revivre tout pour la première fois, la première fois depuis… Le premier voyage, la première cuite, le premier noël, le premier rêve de lui, le premier éclat de rire, la première fois qu’on écoute sa chanson préférée, le premier déménagement, la première journée sans pleurer, le premier job,... La première fête des pères. L’anniversaire de mon frère. Le mien. La mort de ma grand-tante. Mon pacs dans la foulée. Les premières vacances en famille. Le premier anniversaire.

Mais en même temps, parfois, on regarde dehors et on se rend compte qu’il fait beau. Et qu’on a envie de vivre. Et petit à petit, à force de faire semblant d’être toujours vivant, de lutter pour se lever chaque matin, pour se raccrocher à ce qui est vivant et à cet être si cher, mais si loin,… la vie reprend son cours. Les lettres se rassemblent. Les mots, bien qu’effondrés, reprennent un sens. Comme si les pages avaient continué à se tourner tout ce temps. On se rend compte que le temps ne s’était jamais arrêté. Comme un mirage ?

Voilà. C'est ce qui s'est passé. C'est tout. Au début, ça fait comme un coup de poignard dans le cœur. Tu es sous le choc. Tu as le souffle coupé. Ça fait mal, mais tu te rend pas encore bien compte à quel point, parce que tu planes un peu, tu es tout groggy. Tu as l’impression que ça arrive à quelqu’un d’autre.

Et à partir de ce moment, la douleur est là. Lancinante, froide et dure. Incessante. Tu as mal tout le temps, même quand tu dors, même quand tu penses à autre chose. Je le sais parce que, à mon réveil, ma première pensée c’était « Pourquoi j’ai mal comme ça ? … Ah oui, c’est vrai… » C’est pour ça que le plus dur, c’est le lendemain matin. C’est la première fois que tu le dis à toi-même.
Mais la douleur passe… L’amour, ça reste toujours, mais la douleur passe.

Il y a aussi la relation qui reste, qu’il faut gérer. La relation qui me liait à mon père, quand il est mort, elle était toujours là, telle quelle, et elle évolue encore. C’est pour ça que chaque chose anodine te fait penser à lui, que ta vie s’emplie de souvenirs, que tu lui parles. Ta relation évolue jusqu'à un nouvel équilibre.
Et puis, il y a aussi cette dépression. Ce dégoût de la vie. Tu passes forcément par une phase de dépression. Parce que tu te rends compte que ça n’arrive pas qu’aux autres. Que tous tes proches vont mourir un jour, un par un, et qu’à chaque fois ça fait aussi mal. On s’habitue jamais à perdre les gens qu’on aime. Et toi aussi tu vas mourir. De toute façon, à quoi ça sert de vivre si lui n’est plus là ? Une fois que t’as reçu ça en pleine face, à quoi ça sert ? Mais ça aussi, ça passe. Ça s’atténue avec le temps, même si ça laisse des traces.

C’est pour ça que pendant longtemps, j’arrivais pas à rester seule, sans bouquin ni rien, sans fondre en larmes. Dès que je restais seule avec moi-même, à m’écouter, à me regarder en face, je sentais ma peine et ma douleur qui étaient au fond de moi. Jusqu'à que je me rende compte que l’amour que j’ai pour lui et notre relation restent aussi en moi.

Papa me manque. Et oui, bien sûr, c’était dur. Peut-être qu’il faut que je reconnaisse que je n’ai plus envie de mourir. Que j’ai arrêté de haïr chaque matin. Seulement certains. Qu’il faut que j’arrête d’avoir peur sans cesse que le téléphone sonne et que tout se brise à nouveau.

Il parait que la clef, la fin de la boucle, c’est l’acceptation. Accepter que mon père est mort. Accepter la peine, la douleur, la plaie béante sombre et dure. Accepter que je vais mieux, que la peine s’est refermée. Accepter la cicatrice. Accepter que tout peut recommencer, n’importe quand.
Aujourd’hui, je sais que ma peine fait partie de moi, mais que mon amour aussi. Et que ça va mieux. C’est ça l’acceptation je crois.

Il parait qu’on peut changer ça en souffle de vie. Quelque chose qui promette des jours meilleurs, qui soit une impulsion en avant. Profiter ainsi de chaque instant. Aujourd'hui, je peux reconnaître que je vais mieux, que j’aime à nouveau quand il fait beau. J’arrive à sourire en pensant à lui. Il me fait toujours rire parfois. J’arrive à me sentir bien et fière et pleine de gratitude en pensant à lui. Parce que c’était un père génial. A force d’imaginer quelqu’un me le dire, que « ton père serait fier de toi, tu sais » j’arrive à me le dire, quand je suis seule, en paix avec moi-même. Mon père serait fier de moi.




« Modifié: 15 Novembre 2016 à 12:07:48 par anonyme1 »